lundi 15 septembre 2014

ROYAUME-UNI Écosse : voter contre l'indépendance serait une aberration

Des manifestants pro-indépendance agitent un drapeau écossais lors de la venue de David Cameron à Glasgow, le 28 août 2014 - AFP/Andy Buchanan
Comment les Écossais pourraient-ils choisir de voter “non” au référendum alors qu'ils ont une chance de s'émanciper de l'Angleterre, un pays dysfonctionnel, corrompu et très inégalitaire ? Le coup de gueule d'un chroniqueur de gauche.

Imaginez qu'on pose la question dans l'autre sens. Un pays indépendant est appelé à décider s'il renonce à sa souveraineté pour entrer dans une plus grande union. Il se verrait accorder une certaine autonomie, mais pour l'essentiel la gestion de ses affaires publiques serait confiée à un autre pays. Il servirait de base militaire à la puissance dominante et serait attelé à une économie sur laquelle il n'aurait aucun contrôle.

Pour en arriver là, il faudrait qu'il soit vraiment dans une situation catastrophique. Seul un pays dont les institutions politiques se sont effondrées, un pays ruiné économiquement, menacé d'invasion, de guerre civile ou de famine pourrait recourir à une telle extrémité. Même lorsqu'elles en arrivent là, la plupart des nations préfèrent garder leur indépendance – en fait, elles sont prêtes à se battre pour la préserver – plutôt que d'y renoncer au profit d'une puissance étrangère.

Alors que diriez-vous d'un pays qui aurait sacrifié sa souveraineté sans s'être effondré ou sans y être contraint ? Un pays qui n'aurait pas d'ennemis évidents, un pays doté d'une économie saine et d'une démocratie fonctionnelle et qui pourtant déciderait de troquer sa souveraineté contre la mainmise de l'élite héréditaire d'un autre pays, sous la dépendance d'un centre financier corrompu ?

Justification du système

Que diriez-vous d'un pays qui passerait d'une économie fondée sur la liberté d'entreprise et la redistribution à une économie fondée sur la spéculation et la rente ? Un pays qui choisirait de se soumettre à un gouvernement qui espionne ses propres citoyens, se sert de la planète comme d'une poubelle, gouverne au nom d'une élite transnationale qui ne rend de comptes à aucun pays, cède ses services publics à de grandes entreprises, oblige des malades en phase terminale à travailler ? Un pays à qui l'on ne pourrait même pas confier une boîte de feux d'artifice, et à plus forte raison une flotte de sous-marins nucléaires ? Vous concluriez que ce pays a perdu la raison.

Oui, mais, me direz-vous, l'Écosse doit décider si elle veut prendre son indépendance, et non pas si elle souhaite y renoncer. Je vous répondrai que l'argument tient toujours : cela revient au même. Car les partisans du non – d'après un nouveau sondage, ils seraient une majorité en forte baisse – sont peut-être victimes de ce qu'on appelle [en psychologie sociale] la “justification du système”.

La justification du système est “un processus par lequel certains individus légitiment les structures sociales, même si c'est aux dépens de leurs intérêts personnels et collectifs”. Elle traduit un désir de défendre le statu quo, quelles qu'en soient les répercussions. La justification du système est d'autant plus forte que les inégalités économiques et sociales sont plus extrêmes. 

En effet, les gens cherchent à rationaliser leur situation défavorisée en l'expliquant par des raisons légitimes. Il arrive que les communautés défavorisées soutiennent plus largement le statu quo que les populations privilégiées. Une étude a en effet démontré qu'aux États-Unis les inégalités économiques étaient davantage perçues comme légitimes et nécessaires par les travailleurs à faibles revenus que par leurs compatriotes à hauts revenus. Cela explique peut-être pourquoi tant d'Écossais sont tentés de voter contre l'indépendance.




Un modèle d'inégalités

Les craintes qu'attisent avec tant de zèle les partisans du non ne sont que chimères comparées à ce à quoi on demande aux Ecossais de renoncer. Quantité de pays plus petits que l'Ecosse possèdent leur propre monnaie et réussissent à prospérer. La plupart des nations les plus riches du monde sont de petite taille. Cette réduction d'échelle ne présente par nature aucun inconvénient.

L'avenir de l'Écosse est aussi incertain et risqué au sein du Royaume-Uni qu'en dehors. La bulle immobilière anglaise peut éclater à tout moment. On dit aux Écossais qu'ils n'auront aucun contrôle sur leur monnaie s'ils ne font plus partie du Royaume-Uni, mais ils n'en ont déjà pas aujourd'hui. Le comité de politique monétaire se trouve à Londres et obéit aux banques. La force de la livre sterling, qui nuit à l'industrie que l'Écosse s'efforce de promouvoir, ne reflète que les intérêts de la City.

Voter non, c'est choisir de vivre dans un système politique qui entretient un niveau d'inégalité et de carence sociale parmi les plus élevés des pays développés, un modèle qui privilégie les politiques néolibérales à toute autre aspiration et ne propose aucune autre voie. Ce système traite l'environnement, la société civile, l'égalité, la santé publique et les services publics comme des luxes superfétatoires tout en octroyant aux riches le droit inaliénable d'exploiter les pauvres.

Liberté contre autodestruction

L'indépendance offre aux Écossais, qui sont de plus en plus nombreux à le comprendre, une chance de réécrire les règles du jeu politique. De rédiger une Constitution écrite, un processus par définition stimulant et porteur de changement. De construire une économie bénéfique pour tous. De promouvoir la cohésion, la justice sociale, la défense du monde vivant et la fin des guerres “choisies”.

Se priver de cette liberté, rester soumis aux caprices d'une élite aussi distante qu'indifférente, succomber à la morosité et à la négativité servile des partisans du non, accepter les mythes d'un autre peuple à la place de votre propre histoire, voilà qui serait un acte stupéfiant d'autodestruction. Imaginez que vous êtes un pays indépendant et faites le cheminement inverse. Et demandez-vous pourquoi vous seriez prêt à sacrifier votre liberté. 

Source: Courrier international